La Tour de l’Horloge d’Auxerre : deux cadrans, et des lettres qu’on ne sait plus lire

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Chaque jour, des centaines d’Auxerrois passent sous cette tour sans y penser. Elle marque l’entrée du vieil Auxerre, elle sonne les heures, on la prend en photo, on s’y donne rendez-vous. « On se retrouve sous l’Horloge » — tout le monde ici sait ce que ça veut dire.

Mais peu de gens lèvent les yeux assez longtemps pour remarquer qu’elle porte deux cadrans, pas un seul. Et encore moins savent que ses murs intérieurs portent des lettres qu’aucun des passants qui la contournent chaque jour ne pourrait déchiffrer.

Ce que l’on voit en levant les yeux

Deux aiguilles se partagent le cadran principal. La première fait le tour du cadran en vingt-quatre heures : c’est l’heure solaire, celle qu’on lit d’un coup d’œil. La seconde avance plus lentement — avec un décalage d’environ quarante-huit minutes par jour sur la première — et actionne un globe mi-noir, mi-doré, qui tourne sur lui-même en vingt-neuf jours et demi pour afficher les phases de la lune.

Les deux aiguilles se croisent à midi lors de la nouvelle lune, et à minuit lors de la pleine lune. Un mécanisme du XVe siècle qui continue, cinq cents ans plus tard, de faire dialoguer le temps du soleil et le temps de la lune sur la même façade.

Ce n’est pas un simple ornement. Posséder une horloge publique et un beffroi, au Moyen Âge, c’était un privilège — le droit, pour une ville, de mesurer et de rythmer elle-même son propre temps, indépendamment du pouvoir seigneurial ou religieux. Le double cadran d’Auxerre affiche, littéralement au-dessus de la place, l’autonomie municipale.

Une tour plus vieille que son horloge

La tour elle-même précède largement le mécanisme qu’elle porte aujourd’hui. Elle s’élève sur une assise gallo-romaine, au même endroit qu’une ancienne porte fortifiée du castrum antique. Une tour dite « Gaillarde » y est attestée dès le XIIe siècle.

L’horloge, elle, a une histoire à part entière avant même d’arriver ici. Un premier mécanisme est installé en 1411 dans l’église Saint-Eusèbe. C’est seulement en 1425 qu’un projet de transfert est envisagé, puis, en août 1457, que la Ville obtient l’autorisation de l’installer à son emplacement actuel. Le sommet de la tour est arrondi en 1460, sa voûte réparée. En 1469, un horloger nommé Jean est chargé de la mécanique. Trois cloches sont fondues en 1482 et 1483 — la plus grande en 1483. En 1484, le roi Charles VIII lui-même autorise le paiement de la fonte des cloches et des travaux de charpente.

Soixante ans de démarches, de contrats et d’autorisations royales pour poser une horloge sur une tour. Rien, dans cette histoire, n’a été improvisé.

Ce que dit la pierre sur le temps qui passe

Deux inscriptions latines accompagnent les cadrans. L’une, côté est, date de 1672 : « Dum morior, tu moreris ; moriens tamen, hora, renascor » — « Tandis que je meurs, tu meurs ; mais en mourant, heure, je renais. » L’autre accompagne un cadran solaire ajouté en 1747 : « Me lumen. Vos umbra » — « Moi la lumière. Vous l’ombre. »

Une tour qui parle du temps qui meurt et renaît à chaque heure, et qui rappelle aux passants qu’ils ne sont, eux, que des ombres passagères. Ce n’est pas un hasard si ces mots ont été choisis pour orner une horloge publique : ils s’adressent directement à quiconque s’arrête, en dessous, pour lire l’heure.

L’incendie, et une reconstruction fidèle

Le 28 septembre 1825, un incendie détruit la flèche de la tour pendant des travaux. Les cloches, elles, survivent intactes. Des réparations sommaires sont menées en 1826-1827. La tour est classée monument historique en 1862. Puis, dans les années 1890, l’architecte Paul Boeswillwald — l’une des grandes figures de la restauration des monuments historiques de cette génération — supervise une reconstruction fidèle à l’état d’avant l’incendie. Les inscriptions elles-mêmes sont restaurées en 1928. Une nouvelle campagne de restauration de la charpente et de la maçonnerie a lieu à la fin des années 1970, puis une dernière, complète, entre 2020 et 2022 : charpente, cloches, dorure du cadran et de la flèche.

Cinq siècles de réparations, de reconstructions et de choix — toujours dans le même souci de fidélité à ce que la tour a été.

Et puis il y a les lettres qu’on ne lit pas

C’est là que l’histoire bascule.

Lors des travaux de restauration du XIXe siècle, des inscriptions en hébreu, datées de la fin du XIVe siècle, sont mises au jour sur les murs intérieurs de la tour. Elles confirment l’existence d’une communauté juive à Auxerre. Et elles suggèrent quelque chose de plus troublant : que la tour, avant de devenir un instrument de mesure du temps, a servi de prison.

Des graffitis, gravés par des mains anonymes, dans une langue que la quasi-totalité des Auxerrois d’aujourd’hui — et sans doute la plupart de ceux qui l’ont restaurée au XIXe siècle — ne peuvent pas lire.

Une communauté effacée, puis presque oubliée

Auxerre a bel et bien eu son quartier juif médiéval. Il se trouvait près de la Porte Fécauderie, aussi appelée porte fiscale, sur une voie qui portait alors le nom de rue des Juifs. La synagogue se tenait un peu plus haut, presque au centre de la ville médiévale.

L’histoire de cette communauté n’est pas linéaire. En 1148, le comte Guillaume II se montre hostile aux Juifs de la ville. En 1194, le comte vend une parcelle leur appartenant, rue des Juifs. En 1204, le comte Pierre de Courtenay — le même que l’on retrouve sculpté sur la façade de l’ancienne École normale, place du Maréchal-Leclerc — expulse l’ensemble de la communauté juive d’Auxerre et confisque sa synagogue et son cimetière. Près d’un demi-siècle plus tard, en 1253, c’est sa fille, la comtesse Mathilde de Courtenay — la seule femme de cette galerie de médaillons — qui cède l’ancien cimetière juif à l’ordre des Cordeliers.

Le père expulse. La fille dispose de ce qui reste. Deux décisions, deux générations, sur le même sol.

Si des inscriptions hébraïques du XIVe siècle réapparaissent dans la tour un siècle et demi après l’expulsion de 1204, c’est qu’une présence juive, ou du moins des individus juifs de passage, a existé à Auxerre bien après cette date — écho d’une histoire faite, comme dans beaucoup de villes françaises du Moyen Âge, d’expulsions et de retours successifs, décidés à l’échelle du royaume.

Trois hypothèses, aucune certitude

Première hypothèse : des prisonniers. La tour a servi de prison comtale avant 1483. Des détenus juifs, à un moment ou un autre du XIVe siècle, y auraient gravé ces inscriptions — une prière, un nom, une date, on ne sait pas.

Deuxième hypothèse : une trace commémorative. Les inscriptions pourraient ne pas être des graffitis de captivité, mais un témoignage volontaire, laissé par un artisan ou un lettré juif ayant eu accès au bâtiment pour une tout autre raison.

Troisième hypothèse : un simple hasard de l’histoire. La présence de ces lettres à cet endroit précis pourrait n’avoir aucun lien direct avec la rue des Juifs ou la synagogue disparue — seulement la coïncidence d’une ville où plusieurs lieux ont, à des époques différentes, croisé la même communauté.

Aucune de ces hypothèses n’a, à ma connaissance, été tranchée publiquement. Ce que l’on sait avec certitude, c’est que ces lettres existent, qu’elles ont traversé un incendie, plusieurs restaurations, et cinq siècles d’usage quotidien d’une tour devenue l’un des symboles les plus photographiés d’Auxerre.

Ce que raconte vraiment cette tour

Une ville qui affiche fièrement, sur sa façade, son autonomie retrouvée face au comte et à l’évêque — le droit de mesurer elle-même son temps. Et, à l’intérieur de cette même tour, des lettres qui rappellent une autre histoire, moins fière, celle d’une communauté expulsée puis presque effacée des mémoires.

Les deux histoires occupent le même bâtiment. L’une est écrite en grand, en façade, pour que tout le monde la voie. L’autre est gravée à l’intérieur, dans une langue que presque personne ne lit plus.

Je ne sais pas si quelqu’un, aujourd’hui, à Auxerre, peut encore lire ces lettres et nous dire ce qu’elles disent vraiment. Si vous avez accès aux archives municipales, si vous connaissez un chercheur qui a étudié ces inscriptions, ou si vous savez simplement où, précisément dans la tour, elles se trouvent encore, je serais vraiment heureux de poursuivre cette enquête avec vous.

D’autres lieux de l’Yonne gardent le même genre de secret. À Tonnerre, la Fosse Dionne cache un réseau souterrain que personne n’a fini d’explorer, et des légendes qui tournent toutes autour du diable.

Laissez un commentaire. Partagez cet article à quelqu’un qui connaît bien Auxerre. Cette histoire mérite d’être racontée en entier.

Jean-Baptiste Brulé, architecte d’intérieur à Auxerre JBB Architecture d’intérieur & maîtrise d’œuvre 18 rue du Grand Caire, 89000 Auxerre